Les misères et malheurs de la guerre en Lorraine ... 1635

La malheureuse Lorraine était alors en proie à toutes les calamités ... les paysans pillés tour à tour par les Français, par les Suèdois, par les Italiens, par les Croates, n'avaient plus de proie à offrir aux derniers venus, qui les soumettaient aux plus cruelles tortures pour les forcer à révéler les cachettes où les soldats supposaient qu'ils avaient célé leur argent. Les habitants se réfugiaient dans les bois et y périssaient de misère. Les villes et les châteaux étaient sans cesse assiègés, pris et repris. Les bourgeois qui ne périssaient pas dans la défense de leurs villes, étaient ruinés par le logement des gens de guerre qui les maltraitaient. Ceux qui survivaient à tant de misères se hâtaient de fuir le pays dévasté par tant de fléaux. La Lorraine, dit un Historien du temps, a les malheurs de Jérusalem...

écrit de V. Mand'Heux au sujet des malheurs de la guerre de 30 ans dans cette région. (Les Racines Lorraines des ARNOULD de Gerbéviller Claude et Denise GEWISS 1983)

Selon le Marquis de Beauvau : 1635 c'est l'année qui a "le plus causé de calamitez à la Lorraine que toutes les précédentes, parce qu'elle fut inondée de toutes les bêtes dont parle l'Apocalipse..."

En mars de cette année là, Jacques CALLOT qui avait tant dépeint ses contemporains et leurs malheurs, décède avant que ne s'abattent les misères dont il avait eu la vision !

Le_mendiant_par_Jacques_CALLOT Le mendiant par Jacques Callot

Depuis quelques mois, Charles IV (Duc de Lorraine) avait laissé son Duché aux mains de ses ennemis français et suèdois. Peu à peu cependant ses troupes se répandent dans la Province.

D'incessantes incursions sont lancées vers le pays messin et Charles IV s'approche des crêtes vosgiennes. En mars, à la fonte des neige, des détachements lorrains quittent Thann par le col de Bussang, de la Bresse ils franchissent les sommets et, par surprise pénêtrent dans la forteresse de Wildenstein tout au fond de la vallée de la Thur. Ne parvenant pas à le reprendre, les Suédois se vengeront sur la Bresse et Cornimont.

Les Lorrains allaient occuper les lieux et rester jusqu'en 1646.

En mai, le Duc pénêtre dans Thann qui restera près de quatre années aux mains des Lorrains.

Chassés, les Français se réfugient à Remiremont occupée, tout comme Epinal, par les troupes du Maréchal Caumont de la Force.

Par le col de Bussang le Duc de Lorraine poursuit Caumont avec son artillerie et campe entre les deux villes.

Venu d'Alsace à son tour, Jean de Werth et ses partisans le rejoignent après s'être emparés de Saint-Dié et de Raon l'Etape tenues, avec Rambervilliers, par les Français depuis le mois de juin.

A cette époque, Richelieu a donné l'ordre de "nettoyer le pays" de rechercher "tous ceux qui ouvertement ou secrettement ont eu intelligence avec le dit Charles et ses adhérents", de saisir tous les biens et de "poursuivre comme criminels" les grands seigneurs du pays et "gentils hommes mal affectionnez"...

Aidés par l'abesse de Remiremont, Charles IV et ses troupes investissent la cité accordant une capitulation "honorable" aux Français. Quand les Lorrains du Baron de Sousse s'emparent de Fontenoy le Château où règne d'ailleurs bientôt la peste, le maréchal Caumont de la Force juge plus prudent de quitter Epinal et fait route vers le Nord.

Des Lorrains les suivront : Jean de Werth et Bassompierre dispersent sa cavalerie autour du château de Vaubexy. Le petit-fils du maréchal et des mousquetaires sont tués.

Charles IV installera son armée renforcée de nombreuses recrues venues d'Alsace derrières les "formidables retranchements" d'une lieue et demi de tour, (camp des Suèdois à 2km au nord de Rambervilliers) où l'on disait que 9000 fantassins et 12 à 14000 cavaliers furent réunis..

"Le Duc campé à Rambervillers qu'il venait de reprendre sur les Français, envoya Jean de Werdt, Bonnecourt, Clinchamps, Ludre le Borgne et autres officiers avec des troupes pour empêcher les convois qui venaient aux ennemys, avec deffense de les attaquer ez-villes, bourgs et villages du païs, de peur que cela ne causa quelques malheurs aux peuples et habitants de ces lieux. Ces messieurs sachant toutefois un convoy considérable dans St-Nicolas (du Port), ils y vinrent. Ludres eut l'adresse d'y entrer, et ayant pris les clefs du portier, il en rouvrit la porte aux troupes plus de 600 chevaux d'artillerie. Les pauvres habitants les avaient priés à genoux de vouloir se retirer et laisser les Français parce qu'assurément ils en seraient ruinés; mais ils n'en voulurent rien entendre; ils firent quelque pillage dans le bourg, et deux jours après, l'intendant Gobelin vient de Nancy avec force, à St-Nicolas et taxa la ville à cent mille libvres et emmena 12 bourgeois des plus forts prisonniers pour assurance de la somme. Le Duc ayant eu des plaintes de ces peuples, appela Bonnecourt et le tensa fort de ce qu'il avait passé ses ordres, le chassa et ne voulut jamais  plus le voir". Texte du Père VINCENT contemporain des faits.

Entre temps, Caumont de la Force quitta Magnières et mit le siège devant Moyen tout près de Gerbéviller notre pauvre petit village celui où Claude ARNOULX a vu le jour en 1623...village tourmenté lui aussi déjà par l'épidémie de peste de 1632 et par les passages continuels des troupes et Moyen dont le marquis de Sourdis s'emparera après 6 jours le 18 du mois de septembre tandis que les Français de Caumont demeuraient à Lunéville pendant que ceux du Duc d'Angoulême s'installeront à Saint-Nicolas de Port qu'ils quitteront le 18 octobre.

Vers la mi-octobre, Charles IV quittera le camp de Rambervilliers où l'épidémie se déclare à son tour et se dirigera vers les Salines y faisant jonction avec les troupes du général Gallas et les troupes impériales venues du Luxembourg. Puis, malade, il se retire en Bourgogne laissant ses soldats et ceux de Jean de Werth au service des Impériaux...

On y perdrait son latin dans ses mouvements continuels de troupes et, sur un rayon de vingt kilomètres actuels, Gerbéviller se trouvera ainsi encerclé petit à petit par les dévastations de toutes les sortes.. Des villages entiers sont dévastés tel Damas-aux-Bois (à environ 12 kms de Gerbéviller)  (dont le curé se trouvait être un certain Anthoine ARNOULT) et qui est pillé par les Suédois et abandonné par le Fermier. Le village des verreries d'Onzaines est entièrement déserté, Vaxoncourt est inhabitable et sans personne, Moriville et Clézentaine sont presque déserts... Rien n'est perçu des taverniers et rien des gens de Châtel, à cause de la maladie contagieuse et des guerres (Histoire d'une noble et fière cité Vosgienne : Châtel-sur-Moselle André Jannor St-Dié janvier 1962- AD NANCY B 4300)

Claude Guillemin, eschevin à St-Nicolas écrira en 1642 "On a vu en 1635 aux portes de Châtel six garçons dont l'un âgé de 15 ans, tous lesquels rongeaient aux dents les os d'un cheval mort et écorché depuis plus de 15 jours, cela après que les loups et les chiens en avoient pris le meilleur et une infinité d'autres personnes, en ce pays, se jeter comme vautours et corbeaux sur les charognes et sur les cuirs des bestes écorchées, les mangeant et chassant partout aux rats et souris pour trouver quelque chose" (archives de Nancy B 4299)

Charmes également dans la misère,  où d'août à novembre 370 adultes et 185 enfants meurent de la peste et des assauts des Français et des Suédois qui massacrent les habitants jusque dans l'église (Histoire de la Lorraine 1639)

A la Bresse sur les chemins menant vers Kruth ou Munster (où règne aussi la terrible maladie) la situation est aussi grave. En août les Suédois s'acharnent sur les villages, furieux d'avoir été chassés de la forteresse de Wildenstein ou, selon la tradition, ils se vengeront de la mort d'un des leurs, tué par un habitant, "et où se seront jusque soixante à quatrevingts maisons brûlées..." L'emplacement initial du village (le Daval) sera abandonné. Une croix de pierre, au sommet du châtelet, aurait rappelé le souvenir du désastre jusqu'en 1793 !

Comment dans de telles conditions, Gerbéviller aurait-elle pu échapper également à ce désastre ? Elle fut sinon occupée, du moins traversée dès le mois de juillet 1635 par les Français qui, de Lunéville se trouvant à 13 km, vinrent s'installer à Magnières (à 7km de là) puis s'en retournèrent, prenant Moyen (à 3 km et demi), au passage... Claude Gewiss nous dit qu'au détour d'un acte de baptême en date du 11 juillet, on sait que les "gens d'armes" probablement français ou suédois, occupèrent au moins le village mitoyen de Houdonville. Sur les 85 baptêmes enregistrés en cette terrible année 1635, 22 mentionnent des habitants des villages du voisinage - essentiellement entre mai et septembre - et notamment de Magnières, Vallois et Mattexey, habitants probablement réfugiés.

Hanneton envole-toi,

Maikafer flieg üf

ouvre la grange à ta mère !

Mach diner Müetter d'Schir üf

Les Suédois arrivent et les païens

D'Schwe kume, d'Heider kumme,

Ils veulent tous vous poignarder

Welle dich un dini Kinder

Toi et tes enfants !

Alli zsamme dot steche !

Etude sur l'Histoire du Val de Villé La guerre de 30 ans Georges Hirschfell 1978

(Texte  extrait d'après celui publié dans les ARNOULD de GERBEVILLER Claude et Denise GEWISS)